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mercredi 13 septembre 2006

Appel à la suppression des partis

(Article reproduit avec l'aimable autorisation du directeur de la Nef. Tous droits réservés.)

Peut-on rester sans rien faire face à la déliquescence de notre société et face à l’impuissance lamentable de notre classe politique. Comme on jette une bouteille à la mer, de jeunes intellectuels groupés autour de La Nef ont décidé de lancer un appel provocateur – qui s’inspire de celui de Simone Weil (1909-1943) – mais non point utopiste, en espérant qu’il puisse ouvrir un débat nécessaire. À vous, chers lecteurs, de le relayer et de vous en faire l’écho auprès les médias.

Au milieu d'une époque mauvaise, au milieu des multiples « identités » qui étoilent l'unité du peuple français, nous voudrions, pour ne pas succomber nous aussi à l'appel vertigineux des trous noirs claniques qui nous entourent, commencer de labourer à nouveau le paysage politique en friche.

La bataille pour l'existence de notre peuple a lieu, aussi, sur le front des institutions. Certes, ainsi que l'écrivait Thierry Maulnier avant guerre, « la crise est dans l'homme », autrement dit aucune réforme politique ne suffira si elle ne s'accompagne pas d'une réforme plus essentielle qui est d'ordre spirituel. Mais là n'est pas notre propos aujourd'hui. L'engagement en politique de tous les citoyens d'une nation contemporaine est nécessité. Quand les anciennes protections ont disparu, quand chacun est seul dans sa liberté, il n'est pas possible de la laisser aliéner à des coteries qu'aucune légitimité ne supporte.

Nous, individus contemporains, sommes confrontés en permanence à un cruel dilemme : nos exigences sont telles, et englobant l'humain dans son entier, recouvrent tant de dimensions, qu'elles ne peuvent chercher qu'une application absolue. Et pour répondre à ce désir on nous propose le programme des partis… On nous propose la supercherie de l'élection préformatée, où ne concourront que les éléments ayant prêté allégeance à ces forces économiques sans visage qu'on appelle les partis politiques. Par quoi notre liberté à laquelle nous avions cru un instant est à chaque fois démasquée comme illusion ; par quoi notre désir est sans cesse frustré.

C'est ainsi que, mortifiés par cet état de fait, et c'est ainsi qu'appuyés sur cet extraordinaire petit livre de Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, que viennent de rééditer les éditions Climats (1), il nous apparaît nécessaire d'appeler aujourd'hui tout Français de bonne volonté à contribuer au lancement du nécessaire débat sur la « réforme de nos institutions ».

Ce n'est pas le parlementarisme en soi qui est ici en cause, mais bien plutôt son mode de fonctionnement hérité de périodes de divisions idéologiques simplificatrices. Le parti politique, en tant qu'il empêche la réflexion souverainement libre de la personne, en tant qu'il ne peut que procéder par l'intimidation, est intrinsèquement mensonge, et source de mensonge. Ce n'est pas un moindre mal dont il faudrait se contenter. C'est un dispositif mauvais en soi, dont il faut donc se débarrasser. Les Français le pressentent bien, la désaffection des partis et la montée de l’abstention aux élections en sont un signe.

Ce faisant, notre objectif n'est évidemment pas d'éliminer sournoisement la démocratie, mais bel et bien de lui donner enfin droit de cité. Car nos professionnels de la politique qui ne jurent que par la démocratie se moquent bien de l'opinion réelle de la base : le fonctionnement actuel de nos régimes ne fait que perpétuer la toute puissance des partis qui monopolisent structurellement le pouvoir. Comment être élu aujourd'hui sans l'investiture d'un parti, laquelle signifie soutiens financier et médiatique sans lesquels on ne peut politiquement exister ? Autrement dit, pour jouer un rôle politique, si modeste soit-il, est-on obligé de passer sous les fourches caudines des partis, donc se plier, au moins pour l'essentiel, aux idées ou programmes défendus par ces derniers. La logique la plus implacable de ce système est l'absurde pratique de la « discipline de vote » qui impose à tous les membres d'un même groupe parlementaire de voter dans le même sens, celui indiqué par les chefs du parti – et cela ne semble choquer personne ! On le voit bien, il existe aujourd'hui nombre de sujets importants qui divisent les partis, les hommes politiques, fussent-ils députés, ne rentrant pas toujours dans les petites cases qui leur sont préparées avec les étiquettes simplistes, « droite », « gauche », etc. Sur l'Europe et la politique extérieure, sur les affaires de mœurs, etc., combien de députés sont obligés d'avaler des couleuvres, taire leur véritable sentiment, pour ne pas compromettre leur carrière ?

Ainsi, notre démocratie est devenue une formidable imposture. Et plus on l'invoque, plus la réalité qu'elle est censée représenter s'éloigne. Aujourd'hui, la Démocratie (avec une majuscule), élevée sur les autels comme l'idole de la modernité, est une idéologie à laquelle adhèrent nos contemporains comme à une religion de substitution, religion qui permet à une caste cooptée de conserver ses prébendes ; pour reprendre l'expression de Jacques Maritain, c'est le règne du démocratisme.

Simone Weil écrivait : « Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l'unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration » (op. cit., p. 35). Chaque jour, l'observation de la vie politique corrobore l'analyse de Simone Weil : un parti est à lui seul sa propre fin. Il est quasiment incapable de raisonner en termes de Bien commun. Et ce n'est pas un hasard si ce concept a disparu du langage politique et s'il n'est quasiment plus compris aujourd'hui – même la notion d'intérêt national n'intéresse plus guère nos politiques. Or, qu'est-ce que la politique, sinon le service du Bien commun ?

Finalement, n'est-ce pas une certaine paresse pratique et intellectuelle, un mimétisme dévastateur qui nous invitent à nous plier au régime des partis, quand il est certain qu'existent d'autres formes possibles de représentation nationale ? Il paraît urgent de montrer leur efficience.

Les partis bénéficient aujourd'hui d'une manne financière immense allouée par l'État, c'est-à-dire par vous et nous. Qui connaît aujourd'hui le véritable coût de fonctionnement de notre « démocratie » ? Pourquoi ces chiffres ne sont-ils jamais publiés ? L'idée de départ à approfondir serait de supprimer toute aide publique aux partis et de la réserver à des personnes libres et indépendantes désireuses de se présenter à n'importe quelle élection, la loi actuelle étant de toute façon assez répressive pour empêcher les candidatures destructrices et haineuses. Vouloir une démocratie, c'est prendre d'ailleurs le risque de présences fantaisistes. Nous avons confiance dans le génie de notre pays et le discernement de nos concitoyens.

Quiconque se sentant appelé par la charge du Bien commun se présentera sans subir de pression, de chef, d'appareil, ou de contrainte de quelque sorte que ce soit qui l'enferme dans le mensonge.

C'est pourquoi il nous semble bienvenu d'utiliser les élections présidentielle et législatives de 2007 pour lancer un grand débat sur cette question institutionnelle. Un débat signifie l'échange d'idées, donc accepter que celles-ci puissent être critiquées, améliorées, c'est le seul but que nous recherchons.

Notre projet paraît simple. Notre projet paraît insensé. Il est en réalité parfaitement réaliste. Nous ne pouvons continuer à subir ce « jeu » destructeur de la droite et de la gauche constituées en oligarchie qui réglementent nos vies. Il faut des états généraux nouveaux ; des partisans nouveaux, mais sans parti, mais contre les partis. Nous en appelons à l'Esprit contre les partis.

Simone Weil, figure moralement irrécusable, qu'on soit catholique, athée, socialiste, nationaliste, libéral ou centriste, patronne naturellement ce projet.

Nous appelons à la réunion des personnalités légitimes de la « société civile » – évidemment tous les prétendus politiques dans le sens actuel du terme n'ont aucun intérêt à la chose – dont la parole soit assez puissante pour porter l'idée.

Il s'agit d'établir une « structure » minimale, un mégaphone qui ne soit pas lieu de pouvoir, pour faire entendre cette volonté qui nous habite. C'est la première difficulté. Car il ne faut ajouter, aux partis, le parti des sans-partis.

Nous voulons libérer les forces, c'est-à-dire les consciences, du mensonge.

Nous réclamons, pas pour nous, ni même pour nos idées, un autre mode de fonctionnement politique, sans partis. Juste pour pouvoir commencer à parler politiquement en vérité.

(1) Simone Weil : Note sur la suppression générale des partis politiques, Climats, 2006, 96 pages, 12 euros.

Les signataires

  • Matthieu Baumier, critique littéraire, écrivain, collaborateur de La Nef et auteur notamment de L’anti-traité d’athéologie (Presses de la Renaissance, 2005).
  • Gwen Garnier-Duguy, libraire et écrivain, il est notamment l’auteur de Nox (Le Grand Souffle, 2006).
  • Falk van Gaver, écrivain, collaborateur de La Nef et auteur de Le politique et le sacré (Presses de la Renaissance, 2005) et La route des steppes (Presses de la Renaissance, 2006).
  • Aldric van Gaver vit en Russie, il dirige le site internet www.immédiatement.info.
  • Christophe Geffroy, directeur de La Nef, a publié Au fil des mois (La Nef, 2000).
  • Enguerrand Guépy, dramaturge et romancier, il vient de publier L’effervescence de la pitié (Presses de la Renaissance, 2006).
  • Jacques de Guillebon, écrivain, directeur délégué de La Nef, il est l’auteur de Nous sommes les enfants de personne (Presses de la Renaissance, 2005) et La France excédée (Presses de la Renaissance, 2006).
  • Luc Richard vit en Chine, fondateur de la revue Immédiatement, grand reporter, il est l’auteur, avec Philippe Cohen, de La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Les dégâts du libéral-communisme en Chine et dans le monde (Mille et une nuits, 2005).

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Posted on septembre 13, 2006 at 08:40 PM | Permalink

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