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dimanche 22 octobre 2006
Supprimer les partis ? Non, mais renforcer leur démocratie interne par la généralisation des primaires
Ce post fait suite l'Appel publié par La Nef, dans l'esprit de la Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil récemment rééditée (ici le texte de l'Appel; ici, des réactions d'intellectuels et des précisions des signataires).
L'appel à la suppression des partis rappelle de manière salutaire que les partis français actuels, et singulièrement ceux pour lesquels un catholique peut envisager de voter, sont dysfonctionnels. Mais cet appel ne doit pas, à notre sens, être pris à la lettre.
1. Supprimer les partis n’est pas possible
On ne voit pas comment une loi imposant le sabordage des partis pourrait être adoptée puis mise en œuvre par des hommes issus des partis actuels. Tout au plus pourrait-on garder l'idée à l'esprit pour le cas où ce verrou serait levé, par exemple par l'introduction du référendum d'initiative populaire.
Mais, même dans ce cas, il ne serait pas possible de supprimer réellement des partis ou quasi-partis sans s'empêtrer dans un système coercitif attentatoire à la liberté d'expression. Cette impossibilité se retrouverait à deux stades :
- Il est impossible d’empêcher des associations d'investir des candidats. Si elles ne le font pas formellement, elles le feront par sous-entendu. Par exemple, le lobby évangélique américain Christian Coalition bénéficie, pour des raisons fiscales, d'un statut qui l'empêche d’investir des candidats : il contourne cette obligation en distribuant des "guides électoraux" qui, comparant les candidats, indiquent de manière transparente où va sa préférence.
- Il est impossible d’empêcher des élus au Parlement de se coordonner par affinités et d’y former des groupes A l'élection suivante, les électeurs sauront à quel groupe appartient tel député sortant, voire à quel groupe un nouveau prétendant se rattacherait.
Des quasi-partis ou proto-partis renaîtraient ainsi rapidement.
2. Supprimer les partis n'est pas souhaitable
a) Cela pénaliserait unilatéralement les plus scrupuleux
Une interdiction donnerait naissance à ces quasi-partis, ou partis "clandestins". Devinant l'objection, Simone Weil écrit:
Bien entendu il y aurait des partis clandestins. Mais leurs membres auraient mauvaise conscience. […] Toutes les fois qu'une loi est impartiale, équitable, et fondée sur une vue du bien public facilement assimilable pour le peuple, elle affaiblit tout ce qu'elle interdit.
Cet "interdit moral" s'appliquerait toutefois de manière asymétrique : il frapperait les scrupuleux, tandis que les autres continueraient à bénéficier des avantages d'une action coordonnée, par exemple au sein de la franc-maçonnerie. Un "proto-parti" menant le bon combat serait en outre vivement dénoncé par les médias et condamné par la justice, tandis que ses équivalents subversifs seraient impunis.
b) Supprimer les partis affaiblirait la démocratie
Imaginons pourtant, par hypothèse, que les partis puissent réellement disparaître : serait-ce un bien ? Non, car les partis sont un élément nécessaire d'une démocratie moderne. Le Compendium de Doctrine Sociale (§413) évoque le rôle légitime des partis :
Les partis sont appelés à interpréter les aspirations de la société civile en les orientant vers le bien commun et en offrant aux citoyens la possibilité effective de concourir à la formation des choix politiques.
Le parti peut être un lieu important de convergences et de compromis (de "synthèse", dit plus loin le Compendium) entre des familles de pensée différentes mais compatibles. Le parti donne ainsi une lisibilité au choix démocratique : voter pour untel, c’est contribuer à faire élire telle majorité, pour tel programme.
A l'inverse, élire 577 députés non-affiliés, dont on ne saurait pas avec qui ils seraient prêts à s'allier et à quelle majorité ils donneraient naissance, condamnerait l'électeur à voter à l'aveugle.
4. Les erreurs de l’approche de Simone Weil
Si les partis sont si nécessaires, pourquoi Simone Weil les contestait-elle ? Ses conclusions reposent sur deux fondements qui nous paraissent erronés :
a) Sa conception d'ensemble de la démocratie (« macro-politique », pardonnez le barbarisme) est explicitement inspirée du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau
Voici ce qu'elle en dit dans la Note :
Rousseau pensait […] que, le plus souvent, un vouloir commun à tout un peuple est […] conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières.
Dans cette conception très théorique, et qui n'a que peu de convergence avec la Doctrine sociale catholique, les partis, comme toute action collective, vont à l'encontre de la "neutralisation mutuelle" des "passions particulières" des citoyens.
b) Du point de vue « micro-politique », les exigences de Simone Weil s’appliquent à des théoriciens, pas à des hommes d'action
Simone Weil ne fait pas la part des choses entre un esprit partisan excessif, qui est courant mais pas inévitable, et la légitime loyauté qui est exigée par toute entreprise collective, partisane ou autre.
Dans la Note, elle énonce ce qu’à son sens un membre d’un parti devrait pouvoir, mais ne peut pas, dire :
"Toutes les fois que j’examinerai n’importe quel problème politique ou social, je m’engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice."
Une telle ligne est louable de la part d’un pur intellectuel, mais pas de la part d'une personne engagée dans l'action. L'homme d'action doit certes discerner librement le bien et le juste, mais sa parole et ses actes sont inévitablement entravés par les exigences de l'action collective. C'est le cas dans un parti, mais aussi dans toute association ou entreprise : on ne peut pas toujours dire ou faire tout ce que l’on pense.
Simone Weil semble ici donner raison à ce qu'écrit d'elle Chantal Delsol :
"[C]ette femme admirable était une intellectuelle pure […]. Elle fut un témoin et un modèle, outre un brillant analyste, mais non une femme d’action."
5. Une piste pour atténuer les principaux vices des partis
Malgré ces réserves, les reproches de Simone Weil, et leur réitération par les signataires de l'Appel de la Nef, sont salutaires, car les partis français actuels sollicitent de leurs membres une loyauté portée à un degré malsain. Ils sont davantage des lieux de propagande électorale permanente que des lieux de débat.
Il nous semble que deux mesures peuvent atténuer ces dysfonctionnements.
a) La suppression du financement public des partis
Les signataires de l’Appel la demandent. Quitte à dévier un instant des points soulevés par Simone Weil, rappelons que ce financement est néfaste en lui-même :
- il a pour effet de geler le paysage politique pendant cinq ans, car ne sont financés que des partis qui ont concouru aux législatives précédentes; et de le fractionner lors de l'élection, car chaque parti doit s'assurer de son financement en présentant des candidats, même symboliques;
- il crée une dépendance des partis par rapport à l’Etat : aujourd’hui, ce dernier pénalise financièrement les partis qui ne respectent pas la "parité" hommes-femmes ; demain, quelles conditions l’Etat imposera-t-il au financement ? La présence sur les listes de "minorités visibles" ? L’adhésion à une idéologie officielle qui comprendrait l’acceptation du "mariage" entre personnes de même sexe, voire le "droit à l’avortement" ?
Le financement public est donc une bombe à retardement, comme le montre l’exemple belge.
b) La généralisation de "primaires" pour désigner les candidats des partis
Mais révoquer ce financement pourrait également avoir une conséquence bénéfique : la généralisation de primaires. Des partis ne pouvant plus compter que sur les dons de leurs adhérents y seraient amenés, car instituer des primaires fait mécaniquement augmenter le nombre des adhérents, comme l'ont constaté la fédération UMP de Paris (ici, en bas) ou le Parti socialiste.
Or l'expérience américaine (certes imparfaite) montre que les primaires atténuent deux vices principaux montrés du doigt par Simone Weil :
- Elles soulagent les candidats de la pression de l’investiture par le parti, et les députés de la menace que le parti la leur retire s'ils se montrent trop indépendants, puisque l'investiture est entre les mains des adhérents ou sympathisants.
- Elles rendent une légitimité aux débats internes au sein d’un parti. Elles en font un lieu de convergence entre des citoyens partageant des grandes options, mais ne perdant pas leur liberté de pensée.
Sans primaires, les partis tendent à être en permanence tournés vers la propagande extérieure, considérant que les débats internes sont des signes de faiblesse et des pertes de temps. Des primaires au contraire les rapprochent du modèle décrit par le Compendium de Doctrine sociale (§413)
Les partis politiques ont le devoir de favoriser une large participation et l'accès de tous aux responsabilités publiques. [...] Les partis doivent être démocratiques en leur sein, capables de synthèse politique et de programmation.
Posted on octobre 22, 2006 at 09:29 PM | Permalink

