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05 mai 2016

Amoris Laetitia : l'analyse critique de Robert Spaemann

Saint Jean-Paul II l’appréciait en tant que conseiller, Benoît XVI l’apprécie en tant qu’ami, et il est considéré comme le philosophe allemand catholique le plus respecté de ces dernières décennies : Robert Spaemann. Dans un entretien accordé au site germanophone de la Catholic News Agency (CNA), ce professeur émérite de philosophie fait une lecture très critique d’Amoris Laetitia, l’exhortation post-synodale du Pape François, publiée le 8 avril. Un lecteur nous a traduit cet entretien :

Professeur Spaemann, vous avez accompagné de votre philosophie les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Actuellement, de nombreux croyants se demandent s’il est possible de lire l’exhortation Amoris Laetitia du Pape François de manière conforme à l’enseignement de l’Église et de ces deux papes. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

SCela est possible pour la majeure partie, même si la ligne générale permet des interprétations qu’on ne peut pas rendre compatibles avec l’enseignement de l’Église. Cela dit, l’article 305 (en lien avec la note 351) selon lequel des croyants « se trouvant dans une situation objective de péché » peuvent être autorisés à accéder aux sacrements « en raison de circonstances atténuantes » contredit directement l’article 84 de l’exhortation Familiaris Consortio de Jean-Paul II.

Quelle était la position de Jean-Paul II ?

Jean-Paul II met en lumière le fait que la sexualité humaine est un « symbole réel du don de la personne tout entière » et ce « sans limite de temps ou autre ». À l’article 84, il déclare donc sans ambiguïté que les divorcés remariés doivent s’abstenir de relations sexuelles s’ils souhaitent communier. Une modification de la pratique en matière d’administration des sacrements ne serait donc pas un « développement dans la logique de Familiaris Consortio » comme le pense le Cardinal Kasper, mais une rupture avec son enseignement fondamental, tant anthropologique que théologique, sur le mariage et la sexualité humaine. L’Église n’a pas l’autorité, en l’absence de conversion préalable, pour sanctionner positivement, par l’administration de sacrements, des relations d’ordre sexuel désordonnées et de préjuger ainsi de la miséricorde divine. Indépendamment de la manière dont on peut évaluer ces situations sur le plan humain et moral, la porte est fermée sur ce point, comme elle l’est en ce qui concerne l’ordination des femmes.

Ne pourrait-on pas arguer du fait que les considérations d’ordre anthropologique et théologique que vous citez sont certes exactes, mais que la miséricorde divine ne peut être ainsi limitée et qu’elle tient compte de la situation concrète de chaque individu ?

La miséricorde divine est au cœur de la foi chrétienne en l’Incarnation et en la Rédemption. Bien évidemment, Dieu considère chaque être humain selon la situation qui lui est propre. Il connaît chaque personne mieux que celle-ci ne se connaît elle-même. Mais la vie chrétienne n’est pas un cheminement pédagogique par lequel l’homme irait peu à peu vers le mariage comme vers un idéal, ainsi que l’exhortation Amoris Laetitia semble le suggérer à de nombreuses reprises. L’ensemble du domaine des relations, et particulièrement celui de la sexualité, touche la dignité de l’homme, sa personnalité et sa liberté. Il concerne le corps en tant que « temple de Dieu » (1 Cor 6,19). Par conséquent, toute violation dans ce domaine, quelle qu’en soit la fréquence, est aussi une violation de la relation avec Dieu, à laquelle les Chrétiens se savent appelés, un péché contre Sa sainteté, qui exige toujours une purification et une conversion.

La miséricorde divine doit précisément rendre toujours possible cette conversion. Bien évidemment, elle n’est pas liée par des limites particulières, mais l’Église, de son côté, est tenue de prêcher la conversion et elle n’a pas le pouvoir, en administrant les sacrements, de franchir des limites existantes et de faire violence à la miséricorde divine. Ce serait de la présomption. Les clercs qui s’en tiennent à l’ordre existant ne condamnent donc personne, mais considèrent et proclament ses limites par rapport à la sainteté de Dieu. Il s’agit d’une annonce salutaire. Je ne souhaite pas commenter plus avant les insinuations à propos de ceux qui « se cachent derrière l’enseignement de l’Église » et qui « s’assoient sur la chaire de Moïse » pour « jeter des pierres … à la vie des personnes » (article 305). Notons simplement qu’il est fait allusion ici, d’une manière équivoque, à un passage de l’Évangile. Jésus dit bel et bien que les Pharisiens et les scribes sont assis sur la chaire de Moïse, mais il précise que les disciples doivent s’en tenir à ce qu’ils disent et ne pas agir selon leurs œuvres (Math 23,2).

Le Pape François a bien sûr souligné qu’il ne fallait pas se focaliser sur des phrases isolées de son exhortation mais considérer celle-ci dans son ensemble.

À mon avis, il est tout à fait justifié de se concentrer sur les passages précités. Dans le cas d’un document du magistère pontifical, on ne peut pas s’attendre à ce que les gens se réjouissent d’un beau texte et qu’ils en ignorent des phrases capitales qui modifient l’enseignement de l’Église. On ne peut adopter ici qu’une position claire et nette : c’est oui ou c’est non. Donner la communion ou ne pas la donner : il n’y a pas de position intermédiaire.

Le Saint Père souligne tout au long de son exhortation que nul ne doit être condamné pour l’éternité.

J’ai du mal à comprendre ce qu’il veut dire par là. Il est évident que l’Église ne doit condamner quiconque personnellement, et encore moins pour l’éternité. Grâce à Dieu, elle ne peut d’ailleurs pas le faire. Mais s’agissant des relations d’ordre sexuel qui sont objectivement en contradiction avec la vie chrétienne, j’aimerais que le Pape nous dise après quel laps de temps et dans quelles circonstances un comportement objectivement peccamineux se transforme en une conduite agréable à Dieu.

S’agit-il donc à votre avis d’une véritable rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Église ?

Pour toute personne qui réfléchit et qui connaît les textes en question, il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une rupture.

Que l’on soit d’accord ou non, la question se pose : comment en est-on arrivé là ?

La distance critique adoptée par François vis-à-vis de son prédécesseur Jean-Paul II s’est déjà manifestée lorsqu’il l’a canonisé avec Jean XXIII, car il a transgressé pour ce dernier la règle exigeant un deuxième miracle pour toute canonisation. D’aucuns ont estimé, à juste titre, qu’il s’agissait là d’une manipulation. On a eu l’impression que le Pape voulait relativiser l’importance de Jean-Paul II.

Mais le vrai problème réside dans un courant influent de la théologie morale qui prône une éthique de situation, courant que défendaient déjà les Jésuites au XVIIe siècle. Les citations de Thomas d’Aquin rapportées par le Pape dans Amoris Laetitia semblent étayer cette orientation, mais il n’est pas tenu compte du fait que Thomas d’Aquin fait état de comportements objectivement peccamineux qui n’admettent aucune exception situationnelle. En font partie notamment tous les comportements désordonnés d’ordre sexuel. À l’instar de Karl Rahner qui, dans les années 1950 déjà, avait développé à ce sujet, dans un exposé, tous les arguments majeurs encore valables actuellement, Jean-Paul II a rejeté l’éthique de situation et l’a condamnée dans son encyclique Veritatis Splendor. Amoris Laetitia rompt donc aussi avec ce texte du magistère. Dans ce contexte, nous ne devons pas oublier que Jean-Paul II avait lui-même placé son pontificat sous le signe de la miséricorde divine et avait consacré à celle-ci sa deuxième encyclique. C’est lui qui a découvert à Cracovie le journal de Sœur Faustine et a canonisé celle-ci. Il en est l’interprète authentique.

À votre avis, quelles vont en être les conséquences pour l’Église ?

On peut d’ores et déjà prévoir les conséquences : incertitude et confusion, des conférences épiscopales au petit curé dans la forêt vierge. Il y a quelques jours, un prêtre du Congo m’a fait part de son désarroi à l’égard de cette exhortation et du manque de clarté de ses directives. Selon les dispositions correspondantes d’Amoris Laetitia, il est admis, dans des « circonstances atténuantes » non précisées, de donner non seulement aux divorcés remariés mais aussi à toutes les personnes vivant dans une « situation irrégulière » quelle qu’elle soit, sans devoir renoncer à leur comportement sexuel, c’est-à-dire sans confession et sans conversion, la possibilité de confesser d’autres péchés et de communier. Tout prêtre qui restera fidèle à la discipline des sacrements en vigueur jusqu’ici pourra se voir harceler par des croyants et subir une pression de la part de son évêque. Rome sera susceptible d’émettre des directives selon lesquelles seuls pourront être appelés à la fonction épiscopale des clercs « miséricordieux », disposés à s’écarter des règles existantes. Un trait de plume a suffi pour ériger le chaos en principe. Le Pape aurait dû savoir qu’avec une telle démarche, il allait diviser l’Église et la diriger vers un schisme, un schisme qui ne se produirait pas à la périphérie mais au cœur même de l’Église. Que Dieu nous en préserve.

Une chose toutefois me paraît certaine : la réalisation de l’objectif de ce pontificat selon lequel l’Église doit surmonter son repli sur elle-même pour pouvoir aller le cœur libre à la rencontre des gens a été compromise pour une période indéterminée par cette exhortation. Il faut également s’attendre à une progression de la sécularisation et à un nouveau recul du nombre des prêtres dans d’importantes parties du monde. On constate en effet depuis longtemps que les évêques et les diocèses qui affichent une attitude sans équivoque en matière de foi et de morale comptent aussi le plus grand nombre de vocations sacerdotales. Rappelons-nous les paroles de Saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens : « Si la trompette ne rend qu’un son confus, qui se préparera au combat? » (1 Cor. 14,8).

Selon vous, que va-t-il se passer à présent ?

Chaque cardinal, mais aussi chaque évêque et chaque prêtre est tenu, dans son domaine de responsabilité, de maintenir la discipline catholique des sacrements et de la professer publiquement. Si le Pape n’est pas disposé à apporter des corrections, il appartiendra à un pontificat ultérieur de remettre officiellement de l’ordre."

Posté le 5 mai 2016 à 10h10 par Michel Janva | Catégorie(s): L'Eglise : Foi , L'Eglise : François


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