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14 février 2017

Silence ou la tentation de l’apostasie…

Unknown-28Bruno de Seguins Pazzis revient sur le dernier film de Martin Scorsese, pour les lecteurs du Salon Beige.

XVIIème siècle au Japon. Deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira qui a disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves. Si le père Garupe mourra sans renier, le père Rodrigues apostasiera.

Avec : Andrew Garfield (le père Sebastião Rodrigues), Liam Neeson (le père Cristóvão Ferreira), Adam Driver (le père Francisco Garupe), Ciarán Hinds (le père Valignano), Tadanobu Asano (l'interprète des prêtres), Shinya Tsukamoto (Mokichi), Yōsuke Kubozuka (Kichijiro), Issei Ogata (Inoue), Nana Komatsu (Christian Villager), Ryō Kase (Christian Villager), Michié (la femme de Tomogi), Yoshi Oida (Ichizo), Shun Sugata (le commandant samouraï), Motokatsu Suzuki (Edo Guard), Yasushi Takada (Doshin), Katsuo Nakamura (Buddhist Priest), Ten Miyazawa (Carpenter). Scénario : Jay Cocks et Martin Scorcese, d'après le roman historique « Silence » de Shūsaku Endō. Directeur de la photographie : Rodrigo Prieto. Décors et costumes : Dante Ferretti. Musique : Howard Shore.

Récompense : Meilleur scénario adapté aux National Board of Review Awards (2016).

De la dernière tentation du Christ à la tentation de l’apostasie…

A l’origine se trouve le roman historique du japonais Shusaku Endo. Dans ce roman écrit en 1966, l’écrivain catholique décrit les persécutions contre les chrétiens dans le Japon du 17ème siècle, met en évidence le drame de conscience vécu par les missionnaires jésuites que l’on force à être témoins des tortures infligées à leurs fidèles et illustre comment et combien la représentation d’un Dieu qui souffre avec l’homme au lieu de supprimer la souffrance, est difficilement compréhensible dans la culture japonaise. L’auteur est récompensé par le prix Tanizaki qui est un prix littéraire important au Japon. Le succès et l’importance de l’œuvre inspire un opéra composé en 1993 par Teizo Matsumara, mais aussi en 2002, la symphonie n°3 du musicien catholique écossais James MacMillan. Le cinéma ne pouvait pas rester insensible à ce sujet et le japonais Masahiro Shinoda adapte le roman en 1971 sous le même titre Silence (Chinmoku). Son film est caractérisé par une grande sobriété, même dans les séquences qui décrivent la violence et le raffinement des persécutions comme le « tsurushi » (la pendaison inversée) qui consiste à suspendre par les pieds le corps qui est descendu dans une fosse remplie d’excréments. Pour éviter une trop forte pression sanguine dans la tête et donc une perte rapide et totale de conscience ainsi qu’une mort rapide, une entaille légère et pratiquée derrière l’oreille. Martin Scorcese ne pouvait pas ne pas s’intéresser au roman de Shusaku Endo au cœur duquel se trouve une réflexion sur la tentation. Le cinéaste s’était déjà interrogé en 1988 dans La dernière tentation du Christ sur celle que le Christ lui-même aurait pu avoir sur la croix avant de mourir, entre le moment où il lève les yeux vers le ciel et s’écrie : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » et celui, où après avoir reposé la tête dans un râle de douleur, il ajoute avant de mourir : « Tout est accompli. » Le film avait fait grand scandale lors de sa sortie en salle. Etait-ce justifiée ? Pas pour le Métropolite Stephanos de Tallin qui écrivit à l’époque dans un article intitulé « Christianisme et cinéma » : « (…) Quant au film de Scorsese à partir d'un puissant roman de Kazantzakis («La Dernière Tentation du Christ»), c'est une interrogation maladroite et passionnée que les chrétiens auraient dû entendre au lieu de crier au blasphème : comme l'a dit un théologien orthodoxe contemporain, nous avons besoin de chrétiens créateurs et non de chrétiens pleurnicheurs ! » Peu de temps après la sortie de La dernière tentation du Christ, le roman de Shuzaku Endo est offert à Martin Scorcese par Monseigneur Paul Moore, archevêque de New-York. Ainsi, Il aura fallu pas moins de 27 années pour que le projet d’adaptation aboutisse.

Apologie de l’apostasie ou interrogation angoissée ?

S27 années pendant lesquelles le cinéaste connaît une évolution spirituelle : « Je pensais avoir compris le propos d’Endo, mais les premières fois que je tentais d’écrire le script du film, tout était confus (…) Mois après mois, je notais mes découvertes spirituelles dans un carnet. Les choses se clarifiait petit à petit (…) Lorsque j’ai pu inscrire le point final du script, ce fut comme la fin d’un pèlerinage ». (Cathobel 04.01.2017). Certains voudront voir dans Silence une apologie de l’apostasie. Cette lecture est sans doute réductrice à la fois de ce que montre à voir le film et de ce qui est l’intention du réalisateur. Ce serait ne pas voir le martyre de ces chrétiens japonais crucifiés dans l’eau, noyés au large de la grève ou soumis au supplice de « tsurushi ». Le martyre de ces chrétiens est clairement louangé et admiré, tout comme le refus d’apostasier du père Francisco Garupe qui veut s’offrir au martyre à la place d’autres fidèles et qui finalement partagera le martyre avec eux. D’autres voudront voir l’apologie de l’inutilité de la religion dans ce face à face entre la culture bouddhiste et le pouvoir nippon d’un côté et l’entreprise missionnaire catholique de l’autre. Comme si restituer la réalité historique de l’époque pouvait se réduire à un discours apostasique ! Le propos de Martin Scorcese est ailleurs. Il s’inscrit comme dans La dernière tentation du Christ entre ces paroles du Christ en Croix : « Père, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » et « Tout est accompli. » mais constitue l’aboutissement d’une réflexion spirituelle, d’une interrogation angoissée autour de l’apostasie. Le film montre bien qu’il y a plusieurs degrés dans l’amour de l’homme envers le Christ. Celui du martyre est évidement le plus élevé (« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » Jean 15 :13), mais l’amour beaucoup moins parfait de celui qui n’a pas eu la force et le courage d’aller jusqu’au martyre et qui en éprouve une contrition est-il inacceptable à Dieu ? Celui-ci qui a succombé à la tentation est-il impardonnable ? N’existe-il pas un chemin de rédemption pour lui ? Dans sa quête spirituelle le cinéaste s’identifie sans doute partiellement dans le personnage du père Rodriguès, comparant l’apostasie de ce dernier à son départ du Cathedral College Seminary de New-York à l’âge de 15 ans, poussé vers la sortie car trop jeune et indiscipliné après seulement une année. A ses côtés et durant tout le récit il y a ce personnage extraordinaire de Kichijiro, que seul un oxymore peut définir comme une espèce de bouffon dramatique. Kichijiro qui ne cesse de chuter dans le reniement, la trahison et l’apostasie et qui demande, inlassablement et sincèrement, l’absolution, n’est-il pas un peu une représentation de nous-même avec nos renoncements, nos péchés qui sont à des degrés divers autant de reniements ?

Un film non chrétien ?

Martin Scorcese ne nie donc pas la valeur du martyre mais il jette un regard compassionnel sur ceux qui n’ont pas eu le courage de celui-ci. Il s’interroge sur le drame de conscience immense que constitue l’apostasie, sur la rédemption possible de ceux qui ont apostasié et ceci même si Dieu ne permet pas que nous soyons « tentés au-delà de nos forces » (1 Co 10,12 ; cf. Mt 6,13). Est-ce faire une œuvre non-chrétienne que de se poser ces questions et de les exposer ? Est-ce faire une apologie de l’apostasie que de montrer le combat qu’implique la foi chrétienne et de décrire les difficultés qu’il peut y avoir à croire  dans certaines situations? Est-ce enfin apostasier que de tenter de filmer ce qui peut ressembler au silence de Dieu en des instants si paroxistiques ? Martin Scorcese parlant de ce qu’il a compris du roman de Shusaku Endo dévoile ce qu’il a voulu transcrire dans son film : « C’est ce passage douloureux, paradoxal, de la certitude au doute et de la solitude à la communion, qu’Endo comprend si bien et rend avec tant de beauté dans Silence. » (Cathobel 04.01.2017). Evidemment, son propos n’est pas aussi simple, linéaire et rassurant que celui, moins interrogatif et nourri d’une heureuse certitude, d’un Mel Gibson dans son remarquable Tu ne tueras point (2016) ou celui tout aussi magnifique de Dean Wright dans Cristeros (2012) pour ne prendre que deux exemples récents. Ces films sont visibles par tous, ou presque, parce que leur ton hagiographique le permet mais ils ne peuvent à eux seuls représenter le christianisme au cinéma. De surcroît, cette réflexion sur l’apostasie dont la toute dernière image (une toute petite croix de bois cachée au creux des mains du cadavre du père Rodriguès enterré selon le rite bouddhiste, signe de repentir, de foi et d’espérance en la Miséricorde ?) en fera réfléchir plus d’un, arrive à point nommé en ces temps où la chrétienté recule comme inexorablement devant l’islam conquérant. Dans un occident qui perd ses valeurs fondatrices chrétiennes à une vitesse accélérée, qui se vautre dans le relativisme moral, saurons-nous nous comporter courageusement, nous opposer fermement à un pouvoir qui serait passé sous domination islamique (pure hypothèse) et qui ferait régner la dhimmitude ? Ne pourrions-nous pas être amenés en ces instants à éprouver la nuit et le silence du doute ?

Le style Scorcese 

Il faut bien, s’agissant d’une œuvre cinématographique, porter une appréciation sur la forme. Il faut admettre que sur ce point, Martin Scorcese en surprendra certain. Silence ne s’inscrit pas dans la veine stylistique de ses films les plus connus qui ont pour cadre le monde temporel du gangstérisme et ou de « Little Italy », le quartier New-Yorkais de son enfance (Raging Bull en 1980, Les Affranchis en 1990, Les Infiltrés en 2006) encore moins le style virtuose de son conte cinématographique sur les débuts du cinéma, Hugo Cabret (2011) ou celui baroque et excessif de son précédent long métrage Le Loup de Wall Street (2013). Ici, rien d’excessif, pas de flamboyance, pas de grandiloquence, mais une sobriété parfaitement en harmonie avec le questionnement intérieur et méditatif. Pas ou peu de mouvements amples de caméra, essentiellement des plans fixes sans recherche alambiquée dans les cadrages auxquels n’échappe pas pour autant la splendeur sauvage des décors naturels. En somme pas de maniérisme et sans parler d’un style bressonien on peut admettre que le cinéaste atteint à une certaine épure, par moment à une attitude contemplative et à d’autre à une puissance dans les compositions visuelles. « Exit » les grands numéros d’acteur. Chacun d’eux reste bien calé dans l’exigence de son personnage, même le bouffon dramatique remarquablement interprété par Yosuke Kubozuka ou le subtil inquisiteur qui pratique la dialectique avec un art consommé incarné par le comédien et écrivain Issei Ogata. Du côté occidental, Liam Neeson offre une prestation courte et sobre, toute en intériorité et trouble au point de piquer au vif le spectateur. Cette intériorité est moins évidente de la part d’Andrew Garfield, sans doute encore très marqué par l’aspect plus démonstratif de son rôle dans le film de Mel Gibson Tu ne tueras point. La sobriété et le dépouillement se manifeste aussi dans la bande sonore et la bande originale. La première s’ouvre et se clôt par les bruits de la nature dominés par le piaillement des oiseaux suivi d’un moment brutal de silence, la seconde est très discrète, contrepoint très léger au sentiments intérieures des personnages et non à l’action extérieure.

Voilà suffisamment de raisons pour faire l’expérience de ce Silence. Un silence finalement très disert qui pour ceux qui n’ont pas la foi pourrait les conforter dans leur certitude mais pourquoi pas aussi les ébranler par le spectacle du martyre. Pour ceux qui ont la foi, il n’y a aucune raison qu’ils la perdent et bien plus de raisons pour qu’ils soient obligés d’y réfléchir un peu plus et ainsi de l’approfondir. Tout ceci justifie, si cela était toutefois nécessaire, le propos du théologien orthodoxe déjà cité plus haut concernant Martin Scorcese : « (…) nous avons besoin de chrétiens créateurs et non de chrétiens pleurnicheurs ! » Dédié aux prêtres et chrétiens japonais, Silence, fait approcher le spectateur tout près du mystère de la foi chrétienne et du mystère de l’amour de Dieu. Une exigente tragédie religieuse.

Posté le 14 février 2017 à 15h52 par Michel Janva | Catégorie(s): Culture : cinéma


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