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20 mars 2017

Lettre du désert : Quand même les chameaux meurent de soif

Lettre du père Christopher, de la mission de Gode en Ethiopie :

Chers Amis de la Mission,

1Depuis 18 mois, pas une goutte de pluie n’est tombée à Gode et dans la région somalienne de l'Ethiopie. Ici tout meurt.

C’est dramatique de voir des gens arriver à l'hôpital de Gode, par tout les moyens de transport possible, y compris des charrettes conduites par des ânes, portant malades et mourants. Les gens arrivent avec leur dernier souffle et parfois ils meurent dans les minutes qui suivent leur arrivée, dans les mains de médecins impuissants en raison de l'ampleur de la tragédie.

Il est si triste et déchirant de voir les champs dévastés par la sécheresse. Ici, rien ne pousse, ni maïs, ni soja, ni céréales, ici tout est balayé par des rafales de vent dans des nuages géants de poussière qui salissent et revêtent tout d’une couche de gris.

Chaque matin, quand je quitte la maison, avant l'aube, pour célébrer la Sainte Eucharistie, je vois les bêtes mortes sur le bord de la route... vaches, chèvres, moutons... La puanteur est affreuse et le spectacle si terriblement triste. En ce moment, tout ce que Gode respire, c'est la mort et la désolation.

Depuis quelques mois, nous avons un jeune médecin anglais qui travaille avec nous. Il passe les matins et les après-midi à l'hôpital public. Grâce à lui, nous recevons des informations de première main sur l'ampleur du drame que vivent ces gens. Le jeudi 2 mars dernier, il nous a averti qu'un nombre inhabituel de patients mouraient (en fait, les six premiers sont morts dans l'hôpital de Gode cet après-midi-là), amenés de la région de Afder, dont la capitale est Hargele. Nous avons vite appris que le problème était que, du fait du désespoir d'apporter de l'eau dans les camions dans les villages les plus reculés, certaines ONG avaient pris de l'eau d'un barrage près de la ville d'Hargele, complètement polluée et infectée. Cette ONG était le Service islamique de secours.

La même nuit, j'ai chargé le véhicule tout-terrain de la mission avec tous les médicaments que nous avions à ce moment-là à notre disposition et à 5h00 vendredi dernier, je suis allé à Hargele. C'était 230 kilomètres de route terrible. Avant 10 heures du matin, j'étais déjà à l'hôpital de la ville. J'ai rencontré le directeur et lui ai donné les médicaments. C’était très triste d'entendre cet homme, Abdisalem Mohamed, raconter la tragédie de toutes ces centaines de personnes qui venaient chaque jour infectées en phase terminale par le typhus. Il nous a accompagnés pour visiter quelques-uns de ses patients. Par dessus tout, voir les enfants était déchirant. Et l'angoisse des parents qui avaient déjà vu leurs enfants mourir par l'eau maudite polluée de l'ONG. Le directeur nous a suppliés, presque à genoux, d'essayer d'envoyer plus de médicaments et de nourriture aux patients.

En ces jours où toute l'Église, fidèle épouse de Jésus-Christ, l’accompagne sur le chemin de la croix à travers les innombrables sentiers douloureux de ce monde, il n'est pas difficile de reconnaître le visage de la passion du Christ dans les petits corps macérés de ces enfants.

2En milieu de matinée, je décidai qu'il était impératif de rechercher les villages d'où les malades sont arrivés, pour vraiment comprendre le problème. Ce que personne ne m'avait dit était qu'il n'y avait pas de route réelle pour arriver à ces colonies. Donc, avec le 4x4 prêt et en grinçant des dents, nous sommes allés nous faire balloter sur ces 40 kilomètres sans fin et inoubliables.

Nous sommes finalement arrivés noyés dans la poussière de la tête aux pieds et brûlés par la chaleur. Les gens ont immédiatement fait cercle autour de nous pour nous parler de leur tragédie. Nous allâmes au puits pollué et nous vîmes l'eau putride qui avait causé tant de mort et de désolation.

Sur le chemin, nous avons vu beaucoup d'animaux qui sont morts de soif et de famine. On nous disait: "Abba (Père), quand les chameaux meurent de soif, c'est quand nous n'avons plus beaucoup de vie".

J'ai demandé à visiter les malades qui étaient trop gravement malades pour être emmenés à l'hôpital Hargele. Ils m'ont montré une cabane dans laquelle plusieurs malades étaient couchés par terre. Il y avait deux jeunes garçons dans une robe blanche déchirée. Je leur ai posé des questions sur les symptômes. - Ils ont de la fièvre? J'ai demandé. On baissa la tête dans l'embarras et on me répondit: « Nous ne savons pas parce que nous n'avons pas de thermomètre ». Je leur ai donné les quelques médicaments que nous avions encore et de l'eau propre. Nous avons dû retourner à Gode et nous avons eu plus de cinq heures de route. Vous vous sentez si impuissant, si perturbé à l'intérieur quand vous voyez ces scènes ... Vous demandez simplement «Pourquoi? Pourquoi ces gens, pourquoi des millions de personnes vivent comme ça? Pourquoi alors que cette femme n'a même pas un thermomètre, d'autres femmes dépensent une fortune sur une chirurgie esthétique absurde?

Nous vivons dans un monde fou. Absolument.

Comme nous revenions des villages à Hargele, de nulle part, derrière les buissons, des enfants couraient derrière notre véhicule, nous criant avec désespoir écrit sur leurs visages, "biyo, biyo, biyo" (de l'eau en Somalie). Nous avions encore cinq heures de route pour être de retour à Gode. Je pensais à toute l'eau que j'avais vue dans ma vie: les rivières, les piscines (ma maison, par exemple ...), les étangs, les belles fontaines de tant de villes, de lacs... toute l’eau que j'avais vu... L'eau que personne ne boira jamais, l'eau pour le plaisir, même les parcs aquatiques! L'eau pour l'ornement esthétique d'une place ... Et voyant des enfants désespérés, courir après ma voiture mendiant un litre d'eau ... Cela m’a semblé si grotesque et absurde ...

Dans quel monde nous vivons !!

Et partout, des animaux morts, en putréfaction, sous un soleil impitoyable de plus de 45°C. Terrain fertile pour la propagation de l'anthrax et de nombreuses autres maladies contagieuses, si dangereuses pour la survie de ces pauvres gens. Ma tête tournait, tandis que je cherchais des solutions, à l'aide qui pourrait leur arriver.

3Les médicaments dont nous avons encore besoin sont: Ceftriaxone IV, gentamicine IV, ringer lactate, DNS, solution saline normale, 40% de glucose, amoxicilline orale, ciprofloxacine, levofloxacine, norfloxacine, co-trimoxazole, sirop d'ibuprofène, sirop de paracétamol, sirop d'amoxicilline. Si nous avions les ressources, nous pourrions les transporter à l'hôpital Hargele de Gode, car la plupart de ces médicaments sont accessibles ici. Nous aurions besoin de fonds pour payer le carburant pour nos véhicules qui vont et viennent dans les zones d'urgence et, enfin, de fonds pour acheter de la nourriture de base.

Sur le chemin du retour, j'ai pensé, avec une émotion profonde, au milieu de l'horreur que j'avais vue ce jour-là, que c'était la première fois que ces gens avaient vu le visage de la charité, par la présence d'un prêtre catholique. C'était la première fois dans l'histoire que l'Église catholique avait atteint la région somalienne de l'Afder. Et j'ai remercié Dieu que, comme le dit saint Paul: «Il m'a fait confiance et m'a confié ce ministère ». Et il m’est venu à l'esprit les mots que je venais de méditer sur les jours précédents de notre Saint-Père le pape François dans son message de ce Carême:

[...] Lazare nous enseigne que les autres personnes sont un don. Une bonne relation avec les gens consiste à reconnaître leur valeur. Même le pauvre à la porte des riches n'est pas une nuisance, mais une convocation à la conversion et au changement. La parabole nous invite d'abord à ouvrir les portes de notre cœur à d'autres parce que chaque personne est un don, que ce soit notre voisin ou un pauvre anonyme. Le Carême est une saison favorable pour ouvrir les portes à tous ceux qui en ont besoin et reconnaître en eux le visage du Christ. Chacun d'entre nous rencontre des gens comme ça tous les jours. Chaque vie que nous rencontrons est un don qui mérite l'acceptation, le respect et l'amour. La Parole de Dieu nous aide à ouvrir nos yeux pour accueillir et aimer la vie, surtout quand elle est faible et vulnérable. Mais pour ce faire, nous devons prendre au sérieux ce que l'Evangile nous dit au sujet de l'homme riche [...].

Je rentrai à la maison, fatigué et brisé de douleur par ce que mes yeux avaient vu. Dès le moment où je suis arrivé à la mission, je n'ai pas cessé de tourner ce qui peut et doit être fait comme l'Église de Jésus-Christ que nous sommes. Témoins de l'amour miséricordieux de Dieu, qui est Père et qui aime chacune de ces personnes. Ces personnes peuvent être des personnes inexistantes, sans rapport avec le monde. Peut-être leur tragédie est-elle au mieux une simple statistique. Pas pour Dieu, pas pour l'Eglise.

Ce sont des gens dont les visages sortent de l'anonymat dans la rencontre avec une Église missionnaire, toujours prête à aller plus loin, où personne n'a atteint. L'Église est la seule qui puisse voir dans toute cette tragédie que chaque vie, chaque visage, est une icône et une transparence du Seigneur crucifié.

Je vous prie pour l'amour de Dieu de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour nous aider. Toute aide, si petite soit-elle, apparemment insignifiante, peut aider à sauver une vie.

Je suis la voix de ceux qui n'ont pas la voix, ou n'ont qu'un gémissement noyé, comme une boule dans la gorge, un gémissement aigu, où non seulement ils n'ont pas d'eau, mais n'ont plus de larmes à pleurer.

L'Eglise, comme Notre Sainte Mère Marie, marche toujours avec son Fils, qui, dans la douloureuse traversée de la vie de ces chemins poussiéreux, tombe et se relève encore et encore. Parfois elle a des choses à donner, d'autres ont des mains vides (je le sais bien!), Mais les mains vides ou pleines, l'Église marchera toujours dans chaque missionnaire, collée comme mère et épouse au corps crucifié de son Fils dans chacun de ses frères.

Chaque jour, à chaque Messe, j'offre dans la patène et le calice, la mort et la vie de ces pauvres gens. Dans cette même offrande, j'offre chacun de vous, qui, avec votre charité, revêtez les nus avec nous, donnez à ceux qui ont soif avec nous, et nourrissez nos affamés.

Pour l'amour de Dieu, aidez-nous autant que vous le pouvez !

Devant le tabernacle de la mission, nous prions pour vous tous et avec Notre-Dame, Reine des Missions, nous demandons qu'elle nous cache sous son manteau béni.

Nous vous souhaitons tous un Carême dans lequel nos cœurs sont déchirés, afin que nous puissions porter des fruits de conversion, en partageant avec les pauvres tant que nous pouvons tous mettre de côté.

Avec ma bénédiction à tous,

Père Christopher

Posté le 20 mars 2017 à 08h14 par Michel Janva | Catégorie(s): L'Eglise : Vie de l'Eglise , Pays : International


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