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17 mai 2018

Difficile gratuité : Rousseau n’a pas fini de faire mourir nos relations

Réflexion de la CFTC Métallurgie des Yvelines :

"Un collègue d’Ariane Group (Les Mureaux) nous a remonté un fait significatif de son entourage professionnel traduisant l’isolement des personnes, et plus précisément un facteur d’auto-isolement de certains travailleurs : « je n’ose pas demander parce que je ne veux rien devoir à personne ». Délégués du personnel, délégués de proximité, élus CFTC : soyez attentifs ! Il existe de multiples sources de l’auto-isolement : la pudeur ou la honte, la toute-puissance (« j’y arriverai tout seul »), le manque de temps ou de disponibilité intellectuelle, etc. Dans ce cas précis, il s’agit de la question de la gêne face à la gratuité.

Celui qui ne veut rien devoir à personne se situe, ne lui en déplaise, dans une logique du donnant-donnant, d’une sorte de contrat social de type commercial – Rousseau n’a pas fini de faire mourir nos relations : « je ne consomme que si je paie immédiatement ». D’une certaine façon, c’est assez juste car une telle attitude montre que la personne qui se met dans cette logique a des scrupules qui la mettent à l’abri d’une dérive trop souvent rencontrée partout : celle des consommateurs-prédateurs du système, dérive que ce blog a souvent dénoncée.

En revanche, c’est sur un excès inverse que cet article veut porter l’attention.

D’où vient-il? Probablement d’une « culture » hybride de valeurs chrétiennes (tu ne voleras pas) mâtinée d’économisme où tout se paie, tout se monnaie, tout est objet de marché. Une culture où il n’y a pas de place ni pour la gratuité, ni pour le temps long de l’éventuel retour d’ascenseur de forme indéterminée. Dans cette culture du lien, on est dans une relation où l’aidant « a déjà sa récompense », une relation qui ne laisse pas la place à la gratuité.

L’antidote est facile, mais il faut y penser : « en me demandant de l’aide, tu me donnes l’occasion de rendre service et tu me donnes le sens qui me manque à cette journée : je suis déjà, d’une certaine façon, rétribué« .

Remontons un instant aux ordonnances Macron et à ses avatars : 1/ le plafonnement des indemnités prud’homales a permis de quantifier et de budgétiser le licenciement abusif et son préjudice, de le provisionner dans une case Excel ou SAP des comptables. 2/ Le Plan Personnel de Formation est désormais en euros et non plus en temps, ce qui est significatif de l’idéologie de tout pouvoir mettre dans des cases budgétaires. 3/ On parle de ces gens qui filment les interventions des médecins pour avoir des preuves devant la justice, « au cas où » : l’humain mis en boite se révolte, parce que c’est absurde.

Le point commun est que tout devient juridique, déterministe, conventionnel, et que progressivement, dans nos consciences, tout est objet de droit et de marché. « j’ai payé donc j’ai droit ». De ce fait, la personne qui ne veut pas entrer dans cette logique parce qu’elle en sent bien l’inhumanité,  s’isole elle-même, elle s’auto-censure dans ses appels à l’aide, par peur de devoir quelque-chose qu’elle ne sait pas identifier ni budgéter. Ce serait presque plus simple si, d’entrée, la prestation d’un délégué du personnel était forfaitairement facturée et plafonnée : et hop, on reviendrait à la case Rousseau. C’est dire à quel point le libéralisme marchand a envahi tous nos modes de vie.

Parce que la gratuité a été évacuée de nos consciences, chers délégué CFTC, parlez-en souvent : elle est la porte de notre capacité à accueillir l’imprévu (« la grâce », mot de la même famille), ce qui est très syndical, à bien y réfléchir, puisque c’est cette incertitude qui provoque la non-embauche ou le licenciement. Prenez l’exemple de la vie de famille, toute faite de gratuité et, a contrario, quand on commence à compter les points, le divorce n’est pas loin.

Faites de la CFTC la porte parole d’une culture du désintéressement, de la famille, et, si un peu de latin ne vous fait pas peur, rappelez vous cette vieille maxime des juristes romains : summa jus, summa injuria : le plus de droit, le plus d’injustice. Avec, au bout, toute la question du pardon, du droit à l’erreur, de la bienveillance, de la noble autorité qui relève, etc…nos fondamentaux, quoi."

Posté le 17 mai 2018 à 15h15 par Michel Janva | Catégorie(s): France : Société

Commentaires

Bravo et merci à la section métallurgie Yvelines de la CFTC. Ce que vous dites est essentiel.

Rédigé par : clovis | 17 mai 2018 15:57:19

... « je n’ose pas demander parce que je ne veux rien devoir à personne »...

Misère de l'homme "moderne" qui a oublié que le don qui lui est fait, est un bien, plus grand pour celui qui lui a offert, que pour lui-même... et qui sanctifie les deux. L'un par son abnégation, l'autre par son humilité à le recevoir.

Misère d'une société décadente où l'intérêt prime sur le désintéressement. Où lorsque vous donnez, on vous regarde avec méfiance et sans comprendre. Misère morale... générée par l'orgueil, le manque de foi et de compassion. Réalité effrayante.

Rédigé par : Tite | 17 mai 2018 22:24:10

La section métallurgie Yvelines de la CFTC exprime clairement une vraie pensée, ce qui est loin d'être toujours le cas des philosophes professionnels, qui prennent plaisir à jargonner et à parler pour ne rien dire
Signé : un universitaire qui est amené à rencontrer des philosophes dans son métier

Rédigé par : Pierre | 17 mai 2018 23:13:22

Merci à Clovis pour ses encouragements et l'attention qu'il porte à ces réflexions. Puissent ces articles relayés par le salon beige susciter des vocations syndicales de cette veine, dans la métallurgie ou ailleurs.
Nous espérons un syndicalisme chrétien renouvelé et enthousiaste !

Rédigé par : Bry | 17 mai 2018 23:17:06

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