Jeûne pour la France
Racistes les médecins ? Ils réclament des excuses

Le clivage entre le gouvernement et ses opposants est métaphysique

De Thibaud Collin dans Le Monde :

"Beaucoup d’observateurs sont perplexes face à l’endurance et à la vigueur des réactions aux « avancées » sociétales du gouvernement. La dernière reculade du gouvernement sur la loi famille va-t-elle mettre fin à cette séquence inaugurée dès l’été 2012 ou bien faut-il s’attendre à d’autres développements ? Bref, quelle est la nature de ce mouvement ? Les termes « réactionnaire » ou « droitisation » parfois utilisés n’ont guère d’intérêt car ils restent trop descriptifs. Pour saisir le sens de l’affrontement entre le gouvernement et ses opposants actifs, majoritairement catholiques, il me paraît requis de le rapporter à la mutation intellectuelle que les deux camps ont vécue ces dernières années.

ELa gauche en abandonnant le schème d’interprétation marxiste et en tendant vers un modèle social-démocrate a assimilé la logique des droits de l’homme remis à l’honneur par les dissidents de l’Est. Mais sur quoi fonder de tels droits ? Pour le philosophe Claude Lefort (1924-2010) le sujet inhérent à ces droits n’est plus vu comme un être doué d’une nature dont on pourrait déduire des droits inhérents; il se voit comme un être indéterminé, comme un être dont la nature est …de revendiquer ses droits. La circularité du propos souligne que la liberté individuelle devient mesure de la revendication ; d’où la multiplication indéfinie de nouveaux droits. Le rôle des pouvoirs publics est dès lors de créer les conditions rendant les individus capables de faire leur choix dans une palette de possibilités la plus large possible. Le concept clef articulant cette logique individuelle et l’Etat providence est celui de capabilité développé par l’économiste indien Amartya .Sen et la philosophe américaine Martha Nusbaum.

L’usage de la sociologie critique permet de repérer toutes les conditionnements sociaux limitant l’ouverture du maximum de possibles. Il s’agit de les objectiver comme « stéréotypes » afin de permettre aux individus de les mettre à distance. Ainsi « l’ABCD de l’égalité » recommande une récriture parodique (terme venant de Judith Butler) des contes traditionnels pour manifester le caractère construit et donc contingent de tel ou tel rôle. L’homme a à s’autodéfinir et le creuset de la vie commune est le plus petit dénominateur commun, en l’occurrence des valeurs strictement formelles d’égalité, de liberté, de dignité etc. Elles seules permettent de fonder la compossibilité de toutes ces possibilités individuelles. D’où l’extrême attention aux discriminations et à l’intolérance dans un tel dispositif.

JParallèlement à cette mutation de la gauche, le catholicisme sous le Pontificat de Jean-Paul II a effectué un approfondissement de ses implications anthropologiques, éthiques et politiques. En consonance avec les dissidents de l’Est, pensons par exemple à V.Havel et à la Charte 77, Jean-Paul II est arrivé à Rome avec une longue pratique de résistance culturelle au totalitarisme. Face aux dirigeants communistes concentrés sur le « tout est politique » compris en bonne doctrine marxiste comme « tout se réduit à l’infrastructure économique », Karol Wojtyla a mis en œuvre une stratégie digne du fondateur du Parti communiste italien Antonio Gramsci, valorisant le pouvoir culturel. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est apparu aux dirigeants polonais dans un premier temps comme moins « dangereux » que son confrère le Cardinal Wyszynski, fer de lance de la résistance politique. Cette stratégie a été étendue à l’ensemble de l’Eglise, notamment par deux biais. Tout d’abord, une relecture approfondie et inédite de la doctrine du mariage et de la sexualité soulignant le sens inhérent au corps personnel en tant que sexué. Et une réappropriation du vocabulaire des droits de l’homme initié par Vatican II.

Le fondement des droits de l’homme pour Jean-Paul II est que l’homme se reçoit de Dieu et qu’il n’est donc pas mesure de ses droits, il en est le dépositaire. Et c’est sur cette indisponibilité, nommée dignité intrinsèque de l’être humain, qu’est fondée une critique de toute extension du domaine politique. Que cette extension soit légitimée sur une idéologie totalitaire voulant créer un homme nouveau ou sur la logique d’un Etat providence libertaire, c’est l’arbitraire de l’illimitation qui est refusé. Le clivage entre le gouvernement et ses opposants est donc ultimement métaphysique puisqu’il engage deux conceptions irréductibles de l’être humain. Soit l’homme se reçoit comme un don auquel il a à répondre par la mise en œuvre d’une liberté orientée vers son vrai bien ; soit l’homme se définit lui-même et se construit à partir de matériaux sociaux et biologiques en se déterminant souverainement. Bref, la temporisation du gouvernement sur la loi famille n’est qu’une fragile trêve dans un affrontement radical."