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Un jour, un texte ! les Français dans la guerre, Père courage par Dominique JAMET (22)

« La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c'est-à-dire pleinement responsables de leurs actes: la France refuse d'entrer dans le Paradis des Robots. » Georges Bernanos, La France contre les robots.

 

Notre premier ministre a déclaré que la France est en guerre. Mais l'ennemi est chez nous, au sein même de la population française. Il ne s'agit plus d'envoyer des professionnels, formés et aguerris combattre loin de nos terres, mais de se battre contre un ennemi sournois et impitoyable, qui use pour ses attaques de toutes nos libertés et des droits des citoyens français. Avant de faire une telle déclaration, encore eût-il fallu cultiver au sein du peuple français les valeurs qui font la force morale des nations. Cette nouvelle rubrique sur la guerre a pour objet de proposer des textes pour aider tout un chacun à réfléchir sur des sujets précis et si possible, d'actualité, elle est un peu modifiée pour montrer : les Français dans la guerre, Père courage par Dominique Jamet (22)

 

L'éditorial du Père Bruckberger paru dans Le Figaro, le 6 mai 1985, entraîne le lendemain un autre éditorial, de Dominique Jamet, dans le Quotidien de Paris. Nous avons gardé l'ensemble des deux textes pour que les propos tenus ne soient pas sortis de leur contexte.

« Au-delà des cris du ressentiment et de la passion, bien plus haut que les pâquerettes, les gerbes, les couronnes, les prises de becs et les prises d'armes, une voix sereine s'est élevée hier au milieu de l'effarante controverse déchaînée depuis dix jours d'un bout à l'autre du monde libre par la visite du Président Reagan au cimetière militaire de Bitburg. Il n'est pas dit que cette voix se fera entendre dans le tumulte médiatisé qui a éclipsé la véritable signification au sommet des Sept plus spectaculairement encore que la Terre a éclipsé la Lune dans le ciel nuageux, samedi dernier. Juchés sur les stèles et les croix que la piété humaine érige en souvenir des morts, les corbeaux et les charognards croassent.

Au moins cette hirondelle-là peut-elle faire croire au printemps.

Des millions de braves gens, n'écoutant que leur douleur toujours renouvelée et leur juste indignation, blessure jamais cicatrisée, contre l'abominable holocauste où se sont englouties tant de vies et un peu de la dignité humaine ont donné tête baissée dans les panneaux largement ouverts par une habile campagne de propagande dont le but n'était assurément pas d'abattre pour la deuxième fois le nazisme vaincu et les nazis morts il y a quarante ans- on ne tire pas sur une ambulance, à plus forte raison sur un corbillard - que de faire un carton sur un président américain bien vivant.

Des manipulateurs, des menteurs, des coquins, des conformistes et des lâches, ont exploité le filon toujours rémunérateur de l'antifascisme pour détourner de son sens le geste symbolique du représentant de la plus grande démocratie du monde, lui-même ancien combattant de la dernière guerre, président de cette république sans laquelle nous serions morts ou vivrions en esclaves, du totalitarisme brun ou du totalitarisme rouge.

A-t-il été question à aucun moment, dans l'esprit de Reagan, de réhabiliter les valeurs, les buts de guerre, les chefs du IIIème Reich, et d'honorer les bourreaux triomphants de l'Ordre noir ? A-t-il jamais été question d'autre chose que d'aller s'incliner sur les tombes de soldats morts au combat, victimes d'une horreur qui les a engloutis ?

Il s'est trouvé que dans le cimetière militaire de Bitburg, à côté des sépultures de deux mille combattants de la Wehrmacht, et un peu à l'écart, il y avait quarante-neuf pierres tombales, certaines surmontées d'une grossière croix de granit, à la mémoire d'autant de soldats des Waffen-SS. C'est l'image même de la place qu'occupent ces enfants perdus, jamais reniés, dans un enclos discret de la mémoire allemande.

Les caméras de la télévision se sont à plusieurs reprises attardées sur ces tombes. Sur la plupart d'entre elles s'inscrivait le parcours d'une vie brève, brutalement fauchée par la mitraille. Quoi qu'ils aient pu faire, ces adolescents de dix-sept ans, ces jeunes gens de vingt ans n'étaient pas les pères mais les fils du régime nazi.

On a beaucoup écrit, que les États-unis et l'Allemagne auraient pu faire le choix d'un autre site plus heureux que Bitburg, ville pourtant aussi américaine que germanique. Mais existe-t-il beaucoup de cimetières allemands où les ossements des Waffen-SS ne sont pas mêlés à ceux de soldats d'autres armes ? Existe-t-il beaucoup de familles allemandes qui ne portent pas dans leur chair et dans leur cœur la trace d'hommes, – père, oncle, cousin, mari, fiancé – qui portaient l'uniforme noir à collet vert ? Certains voudraient faire croire que le seul choix qui nous est offert est entre la haine et l'oubli, comme s'il ne pouvait y avoir place dans un cœur humain pour la mémoire et le pardon. Et que serait un pardon, dont seraient exclus précisément ceux qui en ont besoin, non pas les fils démocrates des pères égarés, mais ces pères eux-mêmes ?

Enfin, une fois de plus, qu'est ce que ces cris d'orfraie dans un monde qui s'accommode de la présence du Cambodge à l'ONU, de la visite du nouveau tsar rouge à la Pologne satellisée, insulte à quarante millions de Polonais vivants et à quelques millions de Polonais morts, ou des gerbes que des chefs d'État capitalistes déposent pieusement, sur le mausolée de Lénine, qui n'était pas que je sache, un sous-ordre, Unterscharführer ou Sturmbannführer de la dictature en activité – comme on dit d'un volcan – la plus sanglante du monde ? Souffler ainsi sur les cendres tièdes d'un foyer éteint, c'est à coup sûr faire le lit des incendiaires d'aujourd'hui.

Telles sont quelques-unes des vérités qu'a rappelées ou plutôt assénées, pour ainsi dire à coup de crosse, la crosse des évêques d'autrefois, pasteurs du troupeau et soldats du Christ, le père Bruckberger, dans un admirable éditorial paru hier [dans Le Figaro]. Il pouvait se permettre de tresser le thème politique et profane de la réconciliation avec le thème chrétien du pardon parce qu'il est insoupçonnable, parce qu'il fut en son temps le plus médaillé des prêtres combattants, sinon le plus religieux et le plus discipliné des soldats. Mais combien d'autres, laïques ou religieux qui pensaient de même, ont mieux aimé se taire ou hurler avec les loups ? Rares sont ceux qui unissent comme ce dominicain scandaleux le courage physique et le courage civique.

Oui, c'est bien le même homme, par delà les années, qui accompagnait jusqu'au poteau d'exécution Joseph Darnand, son ancien des Corps francs, devenu chef de la Milice, et l'homme le plus haï de France. Un criminel ? Sans doute. Mais si le plus grand criminel n'a pas droit à un avocat, à un juge, à un médecin et à un prêtre, que reste-t-il de la civilisation ? Bertolt Brecht a dressé au-dessus des horreurs de la guerre de Trente ans la légendaire figure de Mère Courage. Et nous, nous avons notre Père Courage, après une paix de quarante ans. »

Dominique Jamet

Éditorial du journal "Le Quotidien de Paris", 7 mai 1985.

 

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